
Quelques réflexions sur ce roman fantastique largement sous-estimé.
Joël Champetier est un auteur québécois à la plume discrète mais efficace. Auteur d’une trentaine de nouvelle publiées et d’une quinzaine de livres (roman et recueils) publiés chez divers éditeurs, dont Médiaspaul et Alire, il est aussi le coordonnateur de Solaris, la revue de SFQ. Champetier produit des romans dans tous les genres imaginaires : SF (La Taupe et le Dragon), fantasy (Les Sources de la magie) et fantastique. Il ose même explorer diverses facettes du fantastique, s’attardant parfois à l’horreur (La mémoire du lac) et d’autres fois au fantastique classique (La peau blanche). Le roman sur lequel nous allons nous attarder dans cet article est L’Aile du papillon, publié chez Alire en 1999, qui est un roman fantastique qui explore l’univers des maladies mentales. Comme l’ont fait d’autres auteurs avant lui, mais sans verser dans l’horreur de Série B, Champetier met en scène un hôpital psychiatrique, véritable personnage silencieux du roman, ainsi que divers patients et intervenants de l’établissement.
Faire un résumé convaincant du livre est un exercice périlleux, car trois trames narratives sont alternées dans le volume, jusqu'à se fusionner pour la grande finale. La première trame s’attarde à Michel Ferron, détective privé engagé pour découvrir quel employé du centre hospitalier Saint-Pacôme effectue du trafic de drogue. La deuxième suit les aventures des Amis de la Forêt contre les soldats allemands. Les Amis sont dirigés par Caligo et les allemands par le « surintendant » Schwartz. Finalement, la dernière trame est celle qui s’attarde au trafiquant, un membre du personnel dont on ne connaît pas le nom. Nous assistons à ses difficultés principalement reliées au voyagement entre Montréal et Shawinigan, à sa blonde et à ses patrons.
Michel est « diagnostiqué » comme étant en dépression nerveuse grave, car c’est pour lui le rôle le plus simple à jouer. Par contre, c’est difficile : il doit passer pour un patient pour pouvoir effectué son enquête tout en étant convaincant en tant que malade. Cela restreint ses mouvements et il doit composer avec la foule hétéroclite des autres patients de l’établissement, qui sont, eux, réellement malades. Parmi ceux-ci, certains se distinguent immédiatement : Kevin, le jeune autiste; Jean-Robert, hyperactif chronique; Sylvianne, menteuse invétérée ainsi qu’Anthony, un gros bonhomme violent renfermé sur lui-même. Ce sont les principaux protagonistes auxquels sera confronté Michel dans son enquête, sans oublier les différents membres du personnel. Michel devra composé avec son attitude de dépressif : renfermé, l’air triste, pas curieux, etc. Ce sera une tâche ardue de mener une enquête tout en n’étant pas du tout en mesure de fouiner et chercher des indices.
Caligo était enfermé depuis longtemps avant d’être libéré par l’Ambassadeur du Royaume d’Argent. Il dirige maintenant les Amis de la Forêt. Pour eux, le combat est difficile. Heureusement, l’Ambassadeur veille au grain et leur envoie Max, un soldat qui devra aider Caligo à remporter la victoire. N’empêche que les allemands disposent de plusieurs armes nouvelles et que malgré la bonne volonté de Autoverte, Bonhomme-au-fouet, Cochon et les autres Amis, ces derniers éprouveront de grosses difficultés dans les combats.
Nous suivons donc les trois histoires, jusqu’au moment où il devient évident que Caligo et ses amis sont en fait des représentations oniriques des patients de l’hôpital psychiatrique. Caligo, c’est Kevin, l’autiste, qui, par un pouvoir inconnu, fait vivre ses rêves à ses camarades d’étage. Schwartz, c’est l’infirmier corrompu, tandis que Max, c’est en fait Michel. Et les deux hommes sont emportés, dans leurs rêves, à jouer leurs rôles respectifs dans le monde de Kevin, tout comme, nous l’apprendrons vers la fin, les autres patients. Comment procède Kevin ? Cela nous reste inconnu. C’est un propre de l’autiste d’éprouver des problèmes de communication avec l’extérieur : l’autiste souvent ne veut pas, ne souhaite pas communiquer. Kevin, lui, ne communique presque pas dans le monde réel, alors qu’il est le leader dans le monde des rêves. Sur ce point, l’auteur donne à l’autiste une particularité commune non pas juste aux autistes, mais à tous les enfants et adolescents rejetés par leurs semblables : ils se construisent un monde où ils sont les héros.
Un des thèmes sous-jacents du roman est la communication. Kevin est autiste et éprouve donc des difficultés à communiquer, mais il n’est pas le seul. Les autres patients aussi sont difficiles d’approche, comme le démontrent les séances avec les psychologues. Du côté des communications, on retrouve aussi les Amis de la Forêt qui ont en leur possession des masques de « non-communication », l’équivalent de masques à messages codés. Sans oublier Michel, qui éprouve des difficultés à parler de son expérience passée dans la police avec sa femme, ce qui cause des froids dans son couple.
Champetier réussi, avec force et brio, à mettre en scène divers malades dans un contexte de compressions budgétaires. Sans être une critique virulente du système de santé, l’auteur trace un portrait de la situation qui semble juste. Le manque de personnel, les heures supplémentaires, les remplacements, les chambres fermées… tout ça est criant de réalisme. Cependant, sa grande réussite, je crois, est de nous avoir fait pénétrer à fond dans l’esprit dérangé de Kevin, dans le monde que le jeune autiste est le seul à voir. Caligo est libéré par l’Ambassadeur du Royaume d’Argent : c’est en fait Kevin, dans un centre d’accueil, qui est libéré par le docteur Leduc et placé dans une institution qui répondra à ses besoins; l’arrivée de Max, c’est l’arrivée de Michel; la mort de Télécommade, c’est en fait le vieux patient qui est battu à mort par l’infirmier corrompu… Kevin modélise les actions des gens de son entourage dans son rêve perpétuel. Ses intérêts diversifiés l’inspirent aussi pour les décors. Dans sa bibliothèque se retrouvent plusieurs ouvrages techniques et scientifiques, ainsi que des études sur la seconde guerre mondiale. Il n’oublie pas non plus Demiflûte qui trahi ses amis, geste inspiré des agissements de Sylvianne, qui vend Michel à l’infirmier corrompu.
Là où le phénomène devient intéressant, c’est lorsque la confrontation à lieu entre Michel et l’infirmier. Nous assistons, en direct, dans les deux mondes, à l’arrivée de Nathalie, la femme de Michel, alias L’Ange du Royaume d’Or. Tous les événements suivants se déroulent simultanément dans le monde réel et dans celui de Kevin, jusqu’à la libération du jeune autiste, alors que Caligo se transforme en papillon pouvant enfin prendre son envol. Kevin abat les barrières qui le retiennent enfermé dans son propre esprit tout comme Caligo, qui n’a plus besoin d’attendre l’Ambassadeur avant de prendre son envol. Michel, pour sa part, apprend à communiquer ses difficultés et à ne pas garder pour lui ses problèmes. Il parlera de son expérience au centre avec sa femme, chose qu’il n’avait pu faire lorsqu’il avait dû quitter la police après une bévue. Nous pourrions même affirmer que la transformation de Kevin n’est en fait qu’une représentation extrême de l’apprentissage que réalisera Michel.
Il faut aussi garder à l’esprit que Kevin, en tant qu’autiste, choisi de ne pas communiquer. Lorsqu’il le veut, il s’ouvre sur le monde et établi la communication. Par exemple, il aide Michel en lui transmettant un bout de papier sur lequel sont inscrit des noms de papillons. C’est en se servant de ses noms que Michel saura où chercher pour trouver le coupable qu’il recherche . Kevin n’est donc pas totalement inconscient d’être Caligo, car il tente d’aider Michel.
L’ambiance du roman, dans les scènes du centre psychiatrique, est lourde et difficile. L’auteur rend bien le sentiment d’oppression ressenti par Michel, lui qui n’est pas malade mais doit quand même subir les groupes de discussion et les autres traitements. Les descriptions de ses journées sont justes, mais restent laborieuses : on sent que le personnage n’a pas de plaisir à être là. L’hôpital est glauque, le tout semble sombre et propice aux transactions louches avec ses recoins fermés. Le personnel est débordé et épuisé alors que les patients sont de plus en plus nombreux et exigeants. Il y a même une aile désaffectée, conséquence des compressions budgétaires. Le roman n’en est pas un qui tombe dans les clichés : ici, pas d’infirmière cochonne meurtrière, ni de médecin fou. C’est un hôpital normal, et c’est de là que surgira l’efficacité du fantastique. On devine qu’il y a connexion entre les Amis et l’hôpital, mais non seulement Kevin fait-il les rêves, mais il y attire les esprits des autres patients. L’auteur aurait pu tomber dans un paquet de pièges faciles, mais il les évite, pour notre plus grand plaisir.
Bref, L’Aile du papillon est un roman au fantastique léger mais percutant, un roman à l’écriture claire et imagée et qui se lit très bien. L’auteur, loin de tomber dans les clichés, utilise un prétexte très valable pour bâtir son intrigue. En effet, tout est très réaliste et les connexions entre les rêves et la réalité sont d’une excellente acuité. À lire pour le réalisme et l’intelligence de la situation.
Publié le 26 octobre 2009 dans: Littérature québécoise, Science fiction/horreur
Auteur de romans pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Intervenant auprès des enfants et des adolescents, grand amateur de littérature éclatée, du fantastique sous toutes ses formes. Écrit des romans qui carburent à l'action et aux émotions fortes.
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