
Boire ou écrire?
Ne connaissant pas précisément l’usage qu’on ferait du questionnaire de Côté blogue, j’y ai répondu avec un peu trop de légèreté. (Allez voir de quoi il s’agit au http://www.coteblogue.ca/articles/les-grands-prix-a-lhonneur-5eme-semainej1/ puis revenez.) Je ne courais pas un bien grand risque : difficile de révéler quelque chose de fondamental ou même de vaguement important avec des questions aussi inoffensives que «Quelle est la recette qui vous dépanne à tout coup».
Je me suis donc pliée à l’exercice en tentant d’être un peu séduisante, un peu amusante. Après tout, quelqu’un lirait ces réponses. Vous liriez ces réponses. Vous les avez maintenant sous les yeux, moi aussi, et en les relisant, je réalise deux choses : d’abord, dès la première question, je vous mens; ensuite, sous le couvert de cette histoire de bouffe qui dépanne, c’est bel et bien d’écriture dont je vous parle.
Réglons le cas du mensonge : le vin rouge comme moyen de se sortir d’une panne d’écrivain, c’est de la foutaise. Jamais de ma vie je n’ai écrit une seule ligne valable en état d’ébriété. L’ivresse est un état diamétralement opposé à celui dans lequel je dois me trouver pour écrire. L’alcool donne de l’importance aux situations les plus banales, les rend faussement dignes d’intérêt, et peu importe les émotions qu’il fait naître — apitoiement tonitruant, mélodrame sirupeux ou allégresse de carnaval —, elles sont toujours «fictives». Or pour écrire de la fiction, j’ai besoin d’être ancrée dans la vérité, d’être à l’écoute de cette petite voix si vite noyée dans le brouhaha et apparemment soluble dans l’alcool.
Pourquoi, alors, cette phrase sur le vin rouge comme remède à la page blanche? Sans doute parce que parfois, je baisse la garde, et les clichés dont j’ai dû me défaire pour parvenir à écrire mon premier roman reviennent au galop.
Ce vin rouge «source d’inspiration» est partie prenante du portrait que je me faisais de l’Écrivain (notez la majuscule) avant de me mettre à l’ouvrage. En plus de boire abondamment, l’Écrivain était un homme. Il était français, voire parisien, ténébreux et torturé de nature. Il écrivait dans la souffrance, mais ne pouvait pas vivre sans écrire. Il passait ses journées au café, fumait des Gitanes à la chaîne (l’Écrivain vivait à une époque où il était encore permis de fumer dans les lieux publics), en remplissant fiévreusement de son écriture nerveuse les pages d’un cahier qu’on exposerait plus tard dans un musée. Et il était convaincu, comme tout le monde dans son entourage, de l’importance de sa contribution au monde des Lettres.
Inutile de dire que je suis à mille lieues de cet écrivain-là. Si je voulais écrire, il faudrait d'abord consentir à ne jamais correspondre à l'image de mon écrivain mythique. Il faudrait que je réussisse à me voir écrivant. Il faudrait agir. Faire ce que je pouvais avec ce que j’avais, ce que j’étais.
Ça semble évident. Pourtant, je crois que bon nombre de gens — et pas seulement des écrivains — remettent perpétuellement leur vie à plus tard, arguant que pour l’instant, ils n’ont pas le profil de l’emploi, se trouvent au mauvais moment, au mauvais endroit, sont trop ceci ou pas assez cela… Basta! Avançons, fonçons, balayons du revers de la main ces mythes qui nous paralysent, mais gardons-les à l’œil. La partie n’est jamais tout à fait gagnée. J’en veux pour preuve qu’il m’arrive encore de dire que boire aide à écrire!
Publié le 08 février 2010 dans: Prix de la relève
"Annick Charlebois rêve d’exploits équestres"
Fascinée depuis toujours par la littérature, le théâtre et les langues, Annick Charlebois a étudié en art dramatique au collège Lionel-Groulx et en linguistique à l’Université de Montréal. Elle travaille aujourd’hui comme recherchiste à la télévision et à la radio, un métier ...
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