Telle est la question

28 janvier 2010 | par Caroline Allard
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Les amis, l’heure est grave. Faut qu’on se parle de la question numéro 6.

Archambault a fait remplir un questionnaire aux auteurs en nomination pour les Grands Prix, et dans ce questionnaire, il y a la question numéro 6. Et la question numéro 6 m’embête.

« Quel est le livre que vous auriez aimé écrire? »

Quelle question! Moi, spontanément, et je ne suis pas la seule, j’aurais répondu À la recherche du temps perdu. Mais je suis très rarement spontanée quand je réponds à des questionnaires (je peux hésiter très longtemps devant les cases « Sexe » et « Date de naissance ») et, avant d’inscrire ma réponse, j’ai tenté de m’imaginer en train d’écrire la Recherche. Que j’ai lue, hein. Et adorée. Si, par un caprice de l’espace-temps, je me réveillais un matin pour découvrir que je suis l’auteure d’À la recherche du temps perdu, je dirais « Pas de problème, j’assume! ». Mais est-ce que j’aurais aimé l’écrire? Être assise devant l’ordinateur et rédiger l’épopée proustienne? Grands dieux, non! C’est bien trop long!

Je suis trop pragmatique, me direz-vous. Je prends tout au premier degré. Même mon chien ne me trouve pas assez spéculative. Quand on dit « J’aurais aimé écrire À la recherche du temps perdu », ça n’est pas à l’acte d’écrire qu’on fait référence. En tout cas, c’est sûrement ce que me dirait Bertrand Laverdure. Quand on croise sa réponse à la question numéro 6 (il aurait aimé écrire la Recherche) avec sa réponse à la question numéro 2 (il aime écrire tout nu), on se dit que s’il avait été Marcel, il serait sans doute mort d’un coup de froid.

Non, ce à quoi on pense, quand on songe au livre qu’on aurait voulu écrire, c’est souvent à l’effet qu’on aimerait produire sur nos lecteurs – un effet qu’on a ressenti en lisant ces grands livres écrits par d’autres. Dominique Fortier aurait voulu écrire Cent ans de solitude parce qu’elle en a été éblouie; et comme auteur, notre rêve le plus fou est évidemment d’éblouir notre public de telle sorte. Moi-même, j’ai cité un roman de Chuck Palahniuk parce que j’aime la sensation paradoxale qu’il m’a procurée : un dégoût hilare. Je l’avoue, j’aimerais bien être capable de susciter la même chose avec autant de talent!

Quand on dit qu’on aurait aimé écrire tel livre, on peut aussi faire référence à une qualité d’écriture qu’on aimerait soi-même atteindre en tant qu’auteur. Si Nadine Bismuth a choisi The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro, c’est, comme elle-même le dit, « pour la justesse de l’émotion ». La plume d’Ishiguro atteint le cœur de sa cible; quel écrivain ne voudrait pas arriver à un tel résultat?

Et, pour en revenir à la Recherche, je pense qu’on la mentionne aussi souvent à cause de l’envie que suscite la réalisation d’un exploit littéraire pur et simple.

Confrontée à toutes ces nobles raisons de vouloir avoir écrit un chef-d’œuvre, la pragmatique que je suis a néanmoins trouvé du réconfort dans la réponse pratico-pratique par excellence offerte par Stéphane Dompierre (il aimerait avoir écrit le Guide des 100 plus beaux hôtels du monde – si ça c’est pas terre-à-terre et calculé comme réponse, je m’appelle Jean-Michel).

Mais le plus réaliste et le plus perspicace d’entre tous, c’est peut-être bien Nicolas Dickner. Le livre qu’il voudrait avoir écrit, dit-il, c’est son prochain roman. Et c’est très juste. Parce qu’on a beau vouloir épater les foules, s’agit d’abord de le terminer, notre fichu manuscrit.

Publié le 28 janvier 2010 dans: Porte-Parole

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3 commentaires

Par Marianne le 28 janvier 2010
Voilà de bien grandes réflexions ! Tu m'as faite beaucoup réfléchir pendant cette lecture ... un sujet aussi "sans importance" qui remplit des pages et des pages de texte, ça nous montre que tu y as bien pensé ! Mais j'aime beaucoup ton avis sur le sujet. Ça nous fait sourire ! :D
Par Caroline A. le 28 janvier 2010
Déformation professionnelle, Marianne; toutes mes années d'études en philo auront servi à pondre ce magnifique billet. ;-) Contente que ça t'ait fait sourire! :-)
Par Bertrand le 29 janvier 2010
Bah...faut rêver aussi. C'est en rêvant qu'on crée des projet fous qu'on ne réalise pas tout de suite, qui nous hantent longtemps, mais qui nous amènent, tôt ou tard, à nous surpasser. Parce qu'en fin de compte, ce qui reste le plus important de livre en livre, c'est de ne pas stagner, d'être en mesure de se renouveler.

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Caroline Allard

"Caroline Allard aime bien jouer des tours"

Caroline Allard est née en 1971. Elle a passé son enfance et son adolescence à Saint-Roch de l’Achigan, dans Lanaudière. Ses premières œuvres de fiction ont été écrites dans l’autobus pour faire rire ses amis du secondaire.

Au cégep, elle a ...

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